La Provence, Noël et les bergers



Parler en Provence de « noëls des Bergers » revient pratiquement à commettre un pléonasme. Rares sont en effet les noëls provençaux où les bergers ne figurent pas, nombreux au contraire ceux où ils tiennent le premier rôle. Rôle d'autant plus important que Noël représente pour les Provençaux la principale fête de l'année, tant dans ses aspects profanes que par sa dimension proprement religieuse. Les bergers ne se contentent d'ailleurs pas de leur place dans les cantiques composés pour cette circonstance : ils y paraissent aussi bien dans la liturgie elle-même (le « pastrage » de la messe de minuit) que dans le théâtre du temps calendal (les « Pastorales »), en passant par les crèches où, après la Sainte Famille et les Rois Mages, le pastre est le premier santon qu'on achète. En Provence, la fête c'est Noël, et Noël c'est la fête des bergers.
Cette importance de la Noël et la place qu'y tiennent les bergers se retrouvent certes dans l'ensemble des Pays d'Oc, mais sans atteindre vraiment ailleurs le même degré qu'en Provence.
Rien de semblable par contre chez les autres peuples chrétiens. Tous célèbrent bien sûr la Nativité, et noëls et bergers n'y sont nulle part inconnus. Mais (pour s'en tenir à nos plus proches voisins) la sensibilité religieuse des Espagnols s'attache bien davantage à la Passion et aux cérémonies de la Semaine Sainte, les Italiens fêtent moins Noël que l'Épiphanie, les Basques préfèrent saint Firmin, les peuples nordiques saint Nicolas, saint Claude, sainte Brigitte...

Un passé différent

Rien de pareil non plus dans notre passé médiéval, d'où l'on croit pourtant souvent que procèdent la plupart de nos traditions. En réalité, la Provence du Moyen Âge (où l'année commençait d'ailleurs à Pâques) n'attachait pas d'importance particulière à la fête de Noël. Et même si tous les auteurs font remonter les origines de nos Pastorales aux Mistères médiévaux de la Nativité, on peut éprouver quelques doutes à cet égard, quand on constate qu'aucun de ceux qui nous sont parvenus en Provence ne traite de la naissance du Christ : ils ont pour sujet (la liste est exhaustive) sainte Agnès, saint Pons, saint Antoine, l'Ascension, saint Pierre et saint Paul, saint Jacques, saint Eustache, les Trois Doms, saint André et les Rameaux... À Forcalquier même, nous avons gardé la trace de représentations d'une Moralité de saint Adrien, d'un Jeu de sainte Suzanne, d'un Jeu de la Passion et de diverses farces et « histoires », mais d'aucune Nativité.
Quant au chant de nos troubadours, il ne se tournait guère vers le monde pastoral que pour y courtiser les bergères, lesquelles les envoyaient d'ailleurs paître eux-mêmes systématiquement. Et si la chanson populaire occitane prolongea cette veine des « Pastourelles » sans rien y changer, ce thème galant demeura évidemment étranger à la tonalité religieuse des noëls.

Les sources religieuses

La source première associant les bergers à la nativité réside dans l'évangile de Luc (et dans lui seul du reste), selon lequel des bergers furent les premiers à recevoir la nouvelle de la naissance de Jésus et à lui rendre visite. Peut-être n'est-il pas inutile ici d'en rappeler les termes :
Il y avait dans la contrée des bergers qui vivaient aux champs et qui, la nuit, veillaient tour à tour à la garde de leur troupeau. L'ange du Seigneur leur apparut et la Gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté ; et ils furent saisis d'une grande crainte. Mais l'ange leur dit : « Rassurez-vous, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd'hui, dans la cité de David, un Sauveur vous est né, qui est le Christ Seigneur. Et ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche ». Et soudain se joignit à l'ange une troupe nombreuse de l'armée céleste, qui louait Dieu en disant « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu'il aime ! »
Or, lorsque les anges les eurent quittés pour le ciel, les bergers se dirent entre eux : « Allons à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître ». Ils vinrent donc en hâte et trouvèrent Marie, Joseph, et le nouveau-né couché dans la crèche. Et, l'ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant, et tous ceux qui les entendirent furent émerveillés de ce que leur racontaient les bergers. Quant à Marie, elle conservait avec soin tous ces souvenirs et les méditait en son cœur. Puis les bergers s'en retournèrent, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu'ils avaient vu et entendu, en accord avec ce qui leur avait été annoncé.
Cependant le Moyen Âge s'acheva sans que ce passage des Écritures ait inspiré aux Provençaux autre chose que quelques peintures aixoises ou avignonnaises. Pourtant s'il est un pays où ces phrases auraient dû très tôt frapper les imaginations, c'est bien le nôtre.

Le pays du mouton

On forcerait à peine le trait en disant que la Provence est un sous-produit de l'élevage ovin. Ce pays est le fruit d'un dialogue constant entre les Alpes et la Méditerranée. Or sans les moutons et leur indispensable transhumance, plaine et montagne auraient eu ici assez peu de choses à se dire, et moins d'occasions de se rencontrer. On le constate tout particulièrement dans notre région à la fin du Moyen Âge. Après la grande peste de 1348, la haute Provence fut presque entièrement dépeuplée, et ce qu'il restait de population locale hors d'état d'exploiter son espace. Et c'est alors derrière leurs troupeaux que les hommes de la plaine partirent à la reconquête du haut pays. Le long des drailles, les étapes de transhumance engendrèrent ainsi peu à peu des bastides, têtes de ponts de la renaissance économique et démographique. Mais si le résultat fut de rendre la Provence plus pastorale qu'elle ne l'avait jamais été, on ne voit pas qu'elle se soit mise alors, dans la foulée, à. célébrer plus que le commun des chrétiens la naissance du Christ au milieu des bergers.

Une sensibilité nouvelle

Au milieu du XVIIe siècle, l'évolution de la sensibilité occidentale donne naissance à la mode des noëls ainsi qu'à celle des pastorales, religieuses et profanes. Cette mode culminera au siècle suivant dans toutes sortes de « bergeries » diverses et variées, dont l'avatar ultime (on ne pouvait guère aller plus loin dans le ridicule) demeure la comédie de Marie-Antoinette jouant à la bergère au Trianon. Mais pourquoi, alors qu'elle concernait peu ou prou tout l'ouest européen, a-t-elle rencontré en Pays d'Oc un tel succès, et cela jusqu'à notre époque?

La revanche des bergers

C'est qu'entre temps la quasi-totalité des régions occitanes sont devenues françaises, et que très tôt la France entreprendra de démanteler les langues et les cultures des pays annexés par elle, en attendant de se livrer à leur destruction systématique. La royauté toutefois n'avait guère d'autre exigence que de voir le français régner seul dans l'administration, et la bonne société parler la langue de Versailles. Les bergers et leurs semblables pouvaient bien continuer à baragouiner en « patois » entre eux ou avec leurs bêtes : c'était toujours assez bon pour elles, et pour eux. Dès lors, l'attention portée au fait que ce n'est pas à la cour d'un roi, ni à quelque autre échantillon de la bonne société de l'époque, mais aux bergers, que Dieu voulut annoncer la naissance de son fils, prenait chez nous la résonance bien particulière d'une revanche symbolique, sociale et culturelle. Pour le Ciel, les bergers passent avant les princes, et les bergers ça parle patois. On pouvait ainsi, jusque dans les églises et aux oreilles de la société bien-disante, faire sonner fièrement la langue des humbles. Noëls et pastorales d'Oc mettent en scène cette situation avec tant de vérité que la plupart du temps, très logiquement, les puissances (anges ou rois) y parlent français...
On ne fera évidemment pas ici l'histoire de l'immense production culturelle provoquée par ces circonstances. Signalons simplement que la plus ancienne pastorale occitane qui nous soit parvenue (imprimée seulement en 1741 mais sans doute antérieure de près d'un siècle), est un « Drame pastoral sur la naissance de Jésus-Christ par une suite de noëls languedociens et provençaux ». Ce type de montage paraît bien représenter l'origine véritable de nos pastorales religieuses, plutôt que les Mistères médiévaux dont on saisit mal par quels chemins inconnus ils y auraient abouti. Notons aussi que le succès de ces pastorales fut tel en Occitanie que le mot y devint très vite le synonyme exact de théâtre.

Un succès durable

Si le phénomène survécut aux modes l'ayant engendré, c'est que les conditions spécifiques qui en avaient provoqué l'ampleur dans nos pays ne faisaient qu'empirer. La république reprit à son compte la politique culturelle des rois, l'amplifiant et la systéma-tisant.
Il fallait désormais que même les bergers sachent le français, pour pouvoir obéir aux ordres des adjudants. On ne s'étonnera donc pas que les mécanismes psychologiques de compensation à l'œuvre dans les noëls et les pastorales s'en soient trouvés renforcés. C'est ainsi qu'aux plus beaux jours de la chasse aux « patois », menée par les « hussards noirs de la république » les jeunes bergers et bergères, depuis les Alpes de la Saiette jusqu'aux Pyrénées de Lourdes, se consoleront en entendant le Ciel leur parler occitan. Sait-on que la première réaction du curé de Lourdes aux récits de Bernadette Soubirous ne consista nullement à s'étonner qu'elle ait vu la Vierge, mais que celle-ci ait pu s'exprimer en gascon (« Tu ne nous fera jamais croire que la Sainte Vierge parle votre patois ») ?

Aujourd'hui

L'attitude des ayatollahs du jacobinisme n'a jamais varié depuis. Bien au contraire : en 1992 une loi constitutionnelle a décrété :  « La langue de la République est le français », cela à seule fin d'empêcher l'application à l'hexagone des dispositions de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Ce que confirmera en 1999 le Conseil constitutionnel. Le 12 avril 2017, dans un meeting à Pau, le candidat Macron déclarait : « cette France indivisible, elle est plurielle, elle a d'autres langues. Elle a ses belles langues régionales si importantes dans ce Béarn et que je veux reconnaître, et que nous reconnaîtrons. Elle a toutes ces langues qui de la Bretagne jusqu'à la Corse, doivent pouvoir vivre dans la République, sans en rien menacer la langue française mais en faisant vibrer notre diversité et notre richesse. » Depuis, la politique de son ministre de l'Éducation nationale a rogné une bonne partie du peu d'espace qu'avaient pu, parfois, conquérir ces langues dans l'enseignement… Malgré cela, les noëls de Saboly ou la pastorale Maurel, pour anachroniques qu'ils soient, tiennent encore quelque place dans le bagage culturel de nombre de Provençaux. Combien n'ont-ils pas fredonné un jour ou l'autre « la gamba me fai mau », ou réveillé Roustide ?

Demain ?

Quant à l'évolution de l'élevage ovin dans la Provence actuelle, elle suit avec un parallélisme remarquable celle de la langue indigène. À dire vrai, qui s'en étonnera ? La Provence était au bout du gigot ; en Paca, il nous restera la ficelle. Et le loup au Sud…
Il ne fait pas de doute que le jour où la France aura achevé l'assassinat des langues et des cultures issues de son sol  ̶ à l'exception bien sûr de la production propre au bassin parisien  ̶ elle cherchera encore à en tuer jusqu'au souvenir. Elle s'y emploie d'ailleurs déjà : il suffit de voir ce qu'on en dit   ̶  ou plutôt ce qu'on n'en dit pas   ̶  à l'école. Ce jour-là, si les Provençaux persistent à vouloir chanter leurs vieux noëls, ils en traduiront le jargon devenu inintelligible autant qu'imprononçable. Mais comme il y a, tout de même, une justice, ce sera alors en anglais. Dans la langue qui leur aura servi auparavant à acheter leur côtelette de Nouvelle-Zélande ou, plus vraisemblablement encore, leur bœuf mâché fourgué dans du pain mou. Évidemment, sans sa langue ni ses moutons, la Provence ne sera plus la Provence. Ce qui tombe bien, puisque de toute façon on l'appellera alors Pacaland... On aura de toute façon oublié l'appellation « Sud », particulièrement stupide, puisqu'à part au Pôle Nord, on est toujours au sud de quelque part…



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